1929, le théâtre le plus moderne au monde

Si vous remontez la rue Pigalle à Paris, à moins de chercher à garer votre voiture vous ne prêterez pas attention au parking Pigalle Théâtres. A cet emplacement s’élevait l’hôtel du dramaturge Eugène Scribe qui en 1929 avait été remplacé par un théâtre à la pointe de la technologie – le Théâtre Pigalle. Dès l’entrée l’architecture art déco de Charles Siclis, magnifique et sobre, saisie le public jusqu’à la salle de spectacle. Les travaux avaient duré quatre ans, suivis avec intérêt et humour par leur voisin, André Dahl, fondateur du Théâtre des Deux Ânes. Il écrira ne plus pouvoir sortir de chez lui sans risquer d’accrocher la cathédrale de Reims, ou le château de Chambord, les décors du spectacle d’ouverture : Histoires de France de Sacha Guitry mis en scène par André Antoine. Nous allons prendre à gauche l’entrée des décors, au bout de l’impasse, une plateforme tournante permet d’orienter le camion, pour le décharger dans le monte-décors, puis pour le remettre dans le sens de la sortie.

Théâtre Pigalle Paris 1929  plan niveau rue

Montons à l’étage et où nous sommes accueillis par M Desfontaines le régisseur général qui va nous faire un petit tour du propriétaire rapide.

Théâtre Pigalle Paris 1929  Cabine cinématographique

« Commençons par un local fermé si vous voulez-bien : la cabine de projection cinématographie. Elle a été dès l’origine voulue pour permettre des effets nouveaux. Avec l’avènement du parlant et la normalisation de sa technique d’exploitation, la cabine sera équipée en matériel « sonore » d’ici la fin de l’année.

« Si la jauge de salle, avec plus de 1000 places, peut vous paraître modeste, la cage de scène donne de quoi faire ; voyez donc 48 mètres de haut, 20 mètres de profondeur et 22 mètres d’ouverture. D’ici vous pouvez voir que la scène est composée en fait de quatre plateaux chacun de 13 mètres par 9. Ces plateaux sont désignés par les codes couleur Rouge, Vert, Bleu et Jaune (R V à la face B J au lointain) et notre fierté est qu’ils peuvent se déplacer en hauteur et se translater vers la face pour  ceux au lointain ! Les ateliers lyonnais Otis-Pifre sont à la manœuvre pour les élever. La récente Alsthom a en charge les équipements électriques de la scène. Au lointain, parmi les levages automatisés, nous comptons 68 porteuses auxquelles sont suspendus les décors et l’éclairage scénique.

« Mais allons sur le plateau, M Thuaire le chef machiniste semble avoir fini ses derniers réglages.

 « En vous collant au mur côté cours et levant les yeux, vous noterez sous les cintres ce rail demi-circulaire, et derrière le décor suspendu un autre rail semblable relevé contre le mur ; il s’agit des rails utilisés pour suspendre nos horizons (Clémançon commercialise cela sous le terme de cyclorama). Les notre sont actuellement enroulés dans leur tambour de stockage un côté cours, l’autre côté jardin. Toujours suspendus avec les décors, vous ne pouvez pas rater dans leur gangue les projecteurs de scène et tout particulièrement notre machine à nuages. Vous devinez sans aucun doute les miroirs sur tout son pourtour. Un œil plus ajusté notera aussi les deux herses de lumières sur toute la largeur et une troisième juste au-dessus de l’ouverture du cadre de scène.

Théâtre Pigalle Paris 1929 cage  contre plongé - Krull, Germaine Photographe

«  Prenons encore un peu de hauteur en allant au lointain, l’assistant va changer l’éclairage pour que vous puissiez mieux vous repérer. Vous voyez sans peine les deux premières herses avec une série de lampes allumées. Au-dessus de la première ligne de herse, vous trouverez d’autres projecteurs pouvant cibler des zones choisies selon le spectacle. Les grosses lanternes sont plutôt destinées à l’éclairage uniforme de l’horizon quand il est déroulé, éclairage renforcé par d’autres lanternes d’horizon si besoin et le tout magnifié par les effets de nuages.  Sur les côtés vous trouverez aussi des sources d’éclairage latéral réglées selon les besoins au second et troisième niveau.

Bien sûr vous aurez aussi notez la rampe, les trois herses allumés. En fait quatre si vous regardez dans l’ouverture du rideau de scène, nous en avons une autre dans les hauteurs à la face.  La cabine que vous voyez au premier niveau jardin est celle de pilotage des plateaux, un contrôle visuel est plus que nécessaire à l’opérateur ; de là je donne aussi des indications au reste des équipes durant les spectacles. Le rideau de scène masque la hauteur de la colonne de tissu de l’horizon enroulé à jardin mais vous devinez qu’elle est conséquente !    

Théâtre Pigalle Paris 1929 cage  plongé - Krull, Germaine Photographe
Théâtre Pigalle Paris 1929 - détail cliché - Krull, Germaine Photographe
Herses allumées derrière les projecteurs douchant la scène
Théâtre Pigalle Paris 1929 - détail cliché - Krull, Germaine Photographe
Grosse lanterne d’horizon et en dessous projecteurs de face (utilisés selon les besoins)
Théâtre Pigalle Paris 1929 - détail cliché - Krull, Germaine Photographe
Herse et rampe
Théâtre Pigalle Paris 1929 - détail cliché - Krull, Germaine Photographe
Projecteurs latéraux (utilisés selon les besoins)

Théâtre Pigalle Paris 1929 - Régisseur générale et régisseur machinerie ? - Krull, Germaine Photographe

« Voici M. Chuiminatto le chef éclairagiste qui va vous donner plus d’information.

Théâtre Pigalle Paris 1929 - Jeux d'orgue & éclairagiste - Krull, Germaine Photographe

« Nous disposons de deux jeux d’orgues, un de quarante-huit circuits pour gérer l’éclairage de la salle et un second de cent soixante circuits pour la scène, à chaque fois répartis sur 4 groupes de cylindres.  L’équipement d’éclairage nous vient de Siemens, la compagnie nous promet pour l’année prochaine une nouvelle génération ampoule qui va révolutionner le marché ! Si vous voulez, je pourrais vous amener visiter la société Clémançon, ils ont un théâtre de démonstration pour mieux comprendre les techniques de l’éclairage moderne.

Théâtre Pigalle Paris 1929 - Jeux d'orgue - Krull, Germaine Photographe

Rendez-vous est donc pris pour un prochain article.

Ce petit bijou de 1100 places aura coûté à son mécène, le baron Henri de Rothschild, l’équivalent de 22 millions d’Euros. Il sera dirigé à l’inauguration par André Antoine (le Théâtre Antoine), puis entre autres par Louis Jouvet. L’aventure se terminera sur un échec en 1948, le bâtiment disparaîtra en 1958.

Quelques dates concernant Siemens

  • 1919 : Création d’Osram, la filiale spécialisée dans les ampoules électriques et l’éclairage.
  • 1926 : Mise en place des premiers feux de signalisation (vert, orange, rouge) sur le Potzdamer Platz à Berlin.
  • 1935 : à la suite de General Electric (1932), propose des lampes à vapeur de mercure sous haute pression qui remplaceront celles à incandescence de l’éclairage public et industriel.

Cette courte visite fictive des coulisses du Théâtre Pigalle est basée sur les éléments trouvés et fait l’objet d’interprétations. C’est aussi une invitation à vous plonger dans les articles cités ci-dessous et découvrir les autres clichés de Germaine Krull, la « Walkyrie de la pellicule ».

Sources

[Gallica]

  • Théâtre Pigalle / Paris / 0360. [Recueil. Documents d’information] / Théâtre Pigalle. 1929-1948
    • « Lettre d’un voisin », d’André Dahl
    • « Lâchez tout ! », lettre manuscrite de Jean Cocteau
    • Une présentation grand public du théâtre (architecture et technique) de René Lara
    • Historique des travaux, liste des collaborateurs, entrepreneurs, comité technique, programme, Direction.
    • Le tout illustré par des photos de Germaine Krull
  • Le Génie civil. Revue générale des industries françaises et étrangères. 1929/11/23
    • Description générale
    • Construction
    • Machinerie
    • Equipes des porteuses
    • Chauffage et ventilation
    • Eclairage (jeu d’orgue, rampe, herses, projecteurs, éclairage du lointain)
      • Il s’agit plus d’une occasion de faire un récapitulatif de l’état de l’art et le présenter de manière abordable à un public intéressé par la technique
      • en comparaison aux clichés, l’article semble prendre pour définitif une implantation lumineuse et rater des aspects de plus grande souplesse des possibilités d’éclairage  offert par l’installation – pas de détail sur la machine à nuages mais pour un lecteur régulier de la revue, le sujet a déjà été présenté et fera l’objet d’un autre article sur notre site Luminaris.

 [Ciné Ressources / Cinémathèques françaises]

[Bibliothèque historique de la Ville de Paris]

  • Photographies de Germaine Krull
    • en complément de celles déjà dans les sources précédentes et en plus haute définition,
    • l’espace ouvert au public vaut le coup d’œil pour ceux qui apprécient l’art déco.

Author: Rui Serge A.B.